En tant que consultant.e.s en comportement du chat, il nous arrive régulièrement de recommander des séances de jeu : pour stimuler les chats, enrichir leur quotidien, réduire leur stress, renforcer le lien avec leurs humains… Et pourtant, une étude publiée dans le journal Anthrozoös en août 2026 met en évidence que la frontière entre jeu et mal-être n’est pas toujours évidente pour les humains. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de « jouer », mais de « bien jouer ». Alors, comment accompagner les humains vers une meilleure compréhension, mais aussi acceptation des comportements exprimés par leurs chats ? Et si le problème n’était pas seulement de ne pas savoir « lire » les signaux du chat, mais aussi de ne pas toujours accepter ce qu’ils nous indiquent ? C’est une question importante pour tous ceux qui vivent avec des chats. Elle l’est peut-être encore davantage pour les professionnels qui les accompagnent.
De la diffusion massive de vidéos de chats « jouant » sur les réseaux sociaux
C’est un fait de notre société contemporaine : les vidéos de chats ont la cote sur les réseaux sociaux ! Parmi les millions de vidéos diffusées, une catégorie rencontre un certain succès : celle où les humains « jouent » avec leur chat. Un œil aguerri remarquera bien souvent que le chat, lui, ne joue pas. Et pourtant, la grande majorité des commentaires sous ces vidéos sont plus positifs pour les humains que pour les chats. Un chat qui mord une main, qui donne des coups de patte, qui tente de se soustraire ou qui se débat, c’est « drôle » ou c’est « mignon » …
C’est ce phénomène que Julia Henning et ses collaborateurs se sont attachés à explorer dans cette étude. Pour ce faire, ils ont sélectionné 11 vidéos publiquement accessibles sur YouTube, TikTok, Instagram et Facebook, présentées comme du jeu mais dans lesquelles le chat manifestait au moins un comportement interprété par les chercheurs comme un signe de désaccord ou de refus d’interagir. Afin de s’assurer que l’interaction avait été perçue comme du « jeu » par l’humain impliqué, la vidéo devait avoir été présentée comme telle par celui-ci (dans le titre, la description, les commentaires ou les hashtags de la vidéo). Afin de déterminer que l’interaction n’était pas souhaitée, le chat devait présenter un ou plusieurs comportements de désaccord ou de non-consentement : tentatives de fuite, évitement du contact, lutte pour se dégager, oreilles en arrière, morsures, griffures, vocalisations agonistiques, etc. Enfin, afin de qualifier le fait que l’humain persistait dans une interaction non souhaitée, celui-ci devait poursuivre l’interaction après que le chat avait manifesté son désaccord. Les liens des vidéos utilisées dans cette étude n’ont pas été diffusés, mais les auteurs ont donné un résumé descriptif des situations rencontrées par les chats dans les 11 vidéos sélectionnées.
| Description de la vidéo | |
| 1 | Un homme tient un chat dans ses bras et chante tandis que le chat tente de s’échapper. |
| 2 | Un homme tend sa main, les doigts tendus et recourbés pour imiter une patte de chat avec les griffes sorties. Le chat frappe, griffe et mord la main. |
| 3 | Un chat et une femme sont assis sur un lit. Le chat griffe et mord le bras de la femme. Celle-ci repousse le chat en le tenant par la gorge, fait des grimaces et lui crie dessus. Le chat mord à nouveau son bras et saute vers son visage. La femme continue à lui faire des grimaces et à lui crier dessus. |
| 4 | Un homme fait des gestes brusques avec sa main devant le visage d’un chat. Le chat gémit et tente de s’éloigner. L’homme repousse le chat avec sa main, pose sa main sur sa gorge et le pousse. |
| 5 | Une femme pointe son doigt vers le visage d’un chaton et tente à plusieurs reprises de le toucher. Le chaton manifeste des signes de détresse. La femme continue à essayer de le toucher. |
| 6 | Un bébé observe un chat. Le chat saute vers le bébé avant d’essayer de s’éloigner. Le bébé suit le chat. Celui-ci manifeste des signes de détresse et tente à nouveau de s’éloigner. Un parent, en arrière-plan, encourage verbalement le bébé à suivre le chat. |
| 7 | Un homme tient un chaton dans une position imitant la station debout humaine et manipule son corps avec ses mains pour lui faire « danser ». Le chaton manifeste des signes de détresse mais ne tente pas de s’échapper. |
| 8 | Un bébé touche et tire la queue d’un chat. Le chat s’éloigne pour se mettre hors de portée. Le bébé le suit et tente à nouveau d’attraper sa queue. Le chat mord le bébé. Celui-ci sursaute et regarde son parent, qui l’encourage verbalement à continuer à interagir avec le chat. |
| 9 | Une femme plaque le chat au sol jusqu’à le maintenir en position allongée. Elle le touche, le pousse, l’attrape et le comprime à plusieurs reprises tandis que le chat alterne entre immobilisation et tentatives d’évasion. |
| 10 | Une femme et un chat sont sur un lit. Le chat manifeste des signes de détresse. La femme lève la main au-dessus de sa tête. Le chat mord la femme. Celle-ci rit, puis crie, attrape le chat par les poils du poitrail et le repousse avec force. |
| 11 | Un homme s’approche d’un chat errant et tente de le toucher. Le chat manifeste des signes de détresse et mord l’homme. Celui-ci continue à essayer de toucher le chat. |
Les chercheurs ont ensuite analysé les 100 premiers commentaires sous chaque vidéo. Le résultat est édifiant : selon les vidéos, 75 à 93 % des commentaires analysés étaient positifs ou soutenaient l’interaction présentée, alors que seulement 1 à 19 % exprimaient une forme de critique. Autrement dit, les signes de désaccord du chat n’ont pas empêché une grande majorité des observateurs de percevoir la situation comme normale, drôle ou « affectueuse ».
Alors, que disent les commentaires ?
Les auteurs ont identifié neuf grands styles de commentaires.
- « S’il n’aimait pas ça, vous le sauriez » : les personnes considèrent qu’un chat réellement en détresse manifesterait des comportements plus évidents, ce qui les conduit à écarter des signes de détresse pourtant présents, parce qu’ils ne seraient pas suffisamment marqués pour constituer une véritable opposition à l’interaction.
- « Erreur de traduction » : soit les personnes passent à côté du message, véhiculant des idées erronées sur le langage corporel et les comportements des chats, soit elles vont jusqu’à considérer que « le chat adore ça », interprétant les préférences des chats en matière de jeu de façon complètement erronée.
- « Il sait que c’est un jeu et qu’on ne lui veut pas de mal » : ces commentaires supposent que le chat comprend les intentions humaines et les règles du jeu, et qu’il fait suffisamment confiance à son humain pour accepter l’interaction.
- « Il finira bien par s’y habituer » : encouragent à persister malgré les signes de désaccord du chat, dans l’idée de créer ou renforcer le lien, voire de « gagner la confiance » du chat.
- « C’est comme ça que le chat montre son amour » : les observateurs réinterprètent les comportements agonistiques du chat comme des manifestations d’affection, et le fait que l’humain les accepte comme une marque d’attachement (accepter ces dynamiques dysfonctionnelles ferait partie intégrante de ce que signifie aimer un chat).
- « Il faut bien qu’il exprime ses instincts de prédateur » : commentaires justifiant les jeux brusques par des besoins comportementaux liés à la prédation.
- « Oui, mais c’est trop mignon ! » : les personnes minimisent ou ignorent les signes de stress ou de désaccord parce que le chat est beau, mignon, ou bien que la scène est perçue comme attendrissante.
- « C’est juste pour rire » : considèrent les manifestations de mécontentement du chat comme quelque chose d’amusant, de drôle ou de divertissant.
- « Ceux qui critiquent n’ont qu’à s’occuper de leurs affaires » : commentaires défensifs face aux personnes qui dénoncent ou questionnent l’interaction. Critiquer l’interaction est souvent qualifié d’infondé, illogique ou excessif et les « donneurs de leçons » taxés de « ne pas comprendre les chats » ou de gâcher le plaisir.
- Cela donne matière à réfléchir. En effet, il serait un peu simple d’en conclure que « les humains ne comprennent pas les chats ». Les résultats de cette étude suggèrent quelque chose de plus subtil. Les signaux émis par les chats sont souvent perçus, mais ils peuvent être minimisés ou réinterprétés, afin de rendre l’interaction compatible avec la représentation que la personne a de la situation. C’est une forme de mécanisme de défense face à la dissonance cognitive*. Comme le soulignent les auteurs de l’étude, lorsqu’une personne aime son chat et se veut attentive à son bien-être, mais est confrontée à des comportements suggérant que celui-ci souhaite interrompre une interaction, reconnaître pleinement ce désaccord peut remettre en question l’image qu’elle a de sa relation avec son compagnon félin. Il peut alors être plus facile de modifier l’interprétation du comportement du chat que de remettre en question sa propre manière d’agir. Les réseaux sociaux peuvent amplifier ces perceptions, notamment parce que les algorithmes encouragent la mise en avant de telles vidéos, indépendamment du caractère problématique des contenus. Ces mécanismes sont importants, car ils montrent que reconnaître un comportement et lui donner sa juste signification sont deux choses différentes.
Lire les signaux ne suffit pas, il faut aussi respecter le désaccord
C’est un élément fondamental mis en évidence par cette étude : le problème n’est pas simplement de ne pas comprendre le signal. Nous parlons souvent de l’importance d’apprendre aux humains à « lire » le langage corporel du chat. C’est bien sûr indispensable. Mais comprendre un signal n’a d’intérêt que si l’on en tient compte. Si un chat manifeste qu’il souhaite interrompre une interaction et que nous continuons malgré tout, nous ne sommes plus seulement face à un problème de compréhension, mais bien face à un problème de prise en compte de l’information communiquée par l’animal. Et cela ne vaut pas que pour le consentement à la caresse, c’est aussi très important dans le cadre du jeu. Une interaction ludique peut être bénéfique pour le chat et contribuer à renforcer la relation avec son humain. Mais pour cela, les deux partenaires doivent pouvoir y participer et en retirer une expérience positive, compatible avec leur état émotionnel du moment et leurs propres préférences. Et lorsque le chat manifeste qu’il souhaite arrêter, cette information devrait être prise en compte par l’humain.
Il faut donc respecter le désaccord du chat, même s’il ne s’agit pas nécessairement d’un refus spectaculaire. Tous les comportements par lesquels le chat manifeste qu’il refuse l’interaction, cherche à y mettre fin, ou montre qu’il est mal à l’aise, sont à prendre en compte. Un chat n’a pas besoin de feuler ou de mordre pour nous indiquer qu’une interaction ne lui convient pas ou plus. Il peut simplement s’éloigner, éviter une main, modifier sa posture, se figer, détourner la tête ou manifester une tension corporelle. Certains signaux étant potentiellement ambigus, comme par exemple le ronronnement, les comportements doivent toujours être interprétés dans leur contexte. Et surtout, une question devrait systématiquement accompagner l’observation : que fait le chat si nous lui laissons la possibilité de choisir ?
Un enjeu pour les professionnels du chat
Alors que le jeu est de plus en plus présenté comme un moyen de renforcer le lien entre l’humain et le chat, cette étude soulève une question qui dépasse largement les réseaux sociaux : combien de situations quotidiennes dérapent parce que les humains interprètent les comportements « ludiques » de leurs chats comme normaux ou amusants, voire comme des marques d’affection ? La diffusion massive de ces vidéos ne participe-t-elle pas à augmenter le mal-être des chats, en favorisant une mauvaise compréhension de leurs comportements ?
C’est ici que le travail de sensibilisation des professionnels prend toute son importance. Notre rôle ne devrait pas être uniquement d’intervenir lorsque la relation chat-humain est déjà devenue problématique. Il consiste aussi à donner aux humains les moyens de prévenir ces situations, en développant leur capacité à observer, interpréter et respecter les comportements de leur chat. Les résultats présentés ici soulignent la nécessité de sensibiliser le public à la reconnaissance des signes de désaccord du chat et, plus encore, à leur prise en compte. Cela suppose d’aller au-delà d’un simple catalogue de postures à mémoriser. Il faut apprendre à observer le contexte, la séquence comportementale, les changements au cours de l’interaction et les conséquences des actions humaines sur le comportement du chat. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’apprendre aux humains à reconnaître un chat qui dit « non », mais aussi de leur apprendre que ce « non » compte. Il s’agit également de laisser au chat le choix d’entrer ou non dans l’interaction en fonction de son état émotionnel du moment, et de l’interrompre, s’il y est entré, quand il le souhaite.
Il est par ailleurs fondamental d’encourager des modalités de jeu qui limitent les interactions physiques trop brusques. Les jeux impliquant directement les mains ou des contacts corporels intenses peuvent favoriser les morsures et les griffures et rendre plus difficile la distinction entre jeu et interaction non consentie. En ce sens, l’utilisation de jouets permettant de maintenir une certaine distance, notamment les plumeaux, cannes à pêche, ou jouets à lancer est particulièrement intéressante.
Cette étude souligne également l’existence de certaines barrières cognitives, qui peuvent nécessiter des stratégies spécifiques dans le cadre de nos interventions chez les particuliers. Par exemple, la dissonance cognitive* générée par la remise en question de la façon de jouer peut rendre l’intégration des recommandations plus compliquée, surtout dans le cadre d’une intervention brève ou reposant uniquement sur de la transmission d’informations. Ce genre de situation nécessitera probablement des échanges plus poussés et prenant en compte la sensibilité de l’humain. Il convient donc d’être particulièrement prudent lorsque ces sujets sont abordés, au risque de perdre l’adhésion des personnes qui auraient besoin de préserver leurs propres convictions. Comme le soulignent les auteurs de l’étude, certains commentaires des internautes délégitimaient les personnes qui défendaient les chats, reportant sur elles leur propre inconfort cognitif. Ce constat est particulièrement important pour réfléchir aux stratégies d’intervention, car il suggère que des messages remettant en question l’image qu’un humain a de lui-même, comme par exemple celle d’être un « bon propriétaire de chat », pourraient provoquer une dissonance et entraîner une résistance au message, voire son rejet. Il est donc fondamental, dans ce type d’intervention, de préserver l’image positive des humains, d’éviter les formulations moralisatrices ou culpabilisantes, de favoriser la collaboration et de susciter la curiosité. Enfin, compte tenu de l’influence des réseaux sociaux et des normes sociales perçues sur le maintien de certains processus cognitifs (Peters 2022), l’usage des réseaux sociaux et la capacité à porter un regard critique sur les contenus sont également des éléments à prendre en compte – et potentiellement à aborder – lors des consultations.
A l’heure où le bien-être animal devient un enjeu sociétal
Au-delà de questionner notre vision du chat dans les médias sociaux, cette étude s’inscrit plus largement dans l’évolution de notre conception du bien-être animal. Le bien-être d’un chat ne dépend pas uniquement de son alimentation, de son environnement ou de l’absence de maladie. Il dépend également de la manière dont nous interagissons avec lui au quotidien et de la possibilité qu’il a de contrôler, au moins en partie, son environnement physique et relationnel.
À l’heure où la question du bien-être animal prend une place croissante dans les politiques publiques, la relation chat-humain ne devrait pas être considérée comme un sujet secondaire. A l’heure où l’approche One Welfare invite à considérer les liens entre bien-être animal, bien-être humain et environnement, la sensibilisation aux signaux de communication des chats constitue un véritable levier de prévention. Eviter des interactions inadaptées et/ou certaines situations de stress ou de conflit peut permettre de réduire le risque de morsures et de griffures, mais contribue également sans aucun doute à construire des relations humain-chat plus respectueuses du bien-être de chacun.
Article écrit par Charlotte de Mouzon, docteure en éthologie et consultante en comportement du Chat, pour le collectif CATUS
*La dissonance cognitive désigne l’inconfort psychologique provoqué par la contradiction entre plusieurs pensées, croyances ou comportements (Festinger 1957). Elle survient lorsqu’une personne agit d’une manière contraire à ses valeurs ou est confrontée à de nouvelles informations qui remettent en question une croyance profondément ancrée. L’incohérence interne entre ces pensées contradictoires – par exemple, reconnaître les signes de détresse d’un animal tout en retirant du plaisir de l’interaction – peut générer une tension psychologique difficile à supporter, incitant la personne à chercher à résoudre cette contradiction (Michel 2018). Les stratégies permettant de réduire la dissonance cognitive peuvent ainsi consister à rejeter la nouvelle information au profit de ce qui est déjà connu et rassurant, nier les éléments qui contredisent ses propres croyances, à minimiser l’importance de ces éléments ou à contrebalancer les informations dissonantes par des arguments permettant de les relativiser (Festinger 1957).
Bibliographie :
Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Stanford University Press.
Henning, J. S. L., Nielsen, T. D., & Hazel, S. J. (2026). Exploring Viewer Perceptions of Videos Depicting Cat-Dissented “Play” and Their Potential to Contribute to Harmful Interactions. Anthrozoös, 39(5), 1015-1039. DOI: 10.1080/08927936.2026.2708478
Michel, C. (2018). Cognitive dissonance resolution strategies after exposure to corporate violence scenarios. Critical Criminology, 26(1), 1–28. https://doi.org/10.1007/s10612-017-9381-8
Peters, U. (2022). What is the function of confirmation bias? Erkenntnis, 87(3), 1351–1376. https://doi.org/10.1007/s10670-020-00252-1







